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Travaux  > Écrits  > Rencontres  > Nancy, médiation  > Peut-on produire du savoir sans le partager ?

vendredi 11 mai 2006, par Emilie Né

Jean-Marc Levy-Leblond, professeur émérite de l’université de Nice, physicien et épistémologue, a donné une conférence sur l’importance du partage des savoirs scientifiques par les chercheurs. A l’issue de son intervention il a répondu à quelques questions.

> Dans de votre conférence, vous parlez du manque de partage du savoir scientifique par les chercheurs. Mais n’échangent-ils par leur savoir à travers leurs publications ?
Jean-Marc Levy-Leblond : En effet, les chercheurs publient leurs résultats dans de grandes revues scientifiques, mais ils ne s’adressent qu’à leurs pairs. Faites lire un de ces articles à quelqu’un qui n’est pas de ce milieu, il n’y comprendra rien. Quand je parle de partage des savoirs, je pense à un échange entre scientifiques et profanes. De nombreux chercheurs estiment que ce partage est une activité secondaire pouvant se rajouter à leur travail de laboratoire. Je ne suis pas d’accord avec ce point de vue, cet échange est primordial car il est autant bénéfique pour le profane que pour le scientifique.

> S’il est aisé de comprendre l’intérêt du public non scientifique dans cet échange, celui du chercheur parait moins évident. De quelle manière peut-il en tirer profit ?
J.-M. L.-L. : Il y a plusieurs façons d’en bénéficier. Primo, cela permet d’assurer la pérennité scientifique par le recrutement de nouveaux chercheurs. Parler de science permet de l’intégrer dans le quotidien des gens, ils savent qu’elle est là, accessible à tous. Elle n’intimide plus les jeunes qui se laissent plus facilement convaincre d’embrasser cette carrière. Deusio, ce partage aide le chercheur à réévaluer son travail. Quand une idée neuve apparaît, elle induit une longue phase de refonte : les nouveaux concepts ne peuvent être exprimés que par les termes des concepts dépassés, avant d’être assimilés à part entière. Si le scientifique ne communique pas vers le public il n’acquiert pas le recul nécessaire pour effectuer ce travail et condamne ses successeurs à toujours repasser par les premiers concepts. Enfin, enseigner son savoir apporte une gratification que la paillasse n’offre pas. La recherche est une activité difficile et frustrante car les expériences prennent beaucoup de temps, pour souvent échouer. L’enseignement permet de sortir de cette frustration, par le plaisir obtenu lors de la transmission des savoirs.

> En évoquant le recrutement des futurs scientifiques, vous avez insisté sur le rôle du chercheur communicateur, démystifiant la science pour la rendre plus accessible. Ne pensez vous pas que c’est là le travail du médiateur scientifique ?
J.-M. L.-L. : Je pense que les médiateurs ne peuvent pas montrer la science dans son ensemble car ils ne la connaissent pas suffisamment. Ils n’ont pas l’expérience concrète du travail de laboratoire, et ne comprennent pas que les découvertes scientifiques ont un caractère provisoire. Ils omettent d’indiquer quel niveau de confiance accorder à un nouveau savoir : ils transmettent une connaissance qu’ils pensent définitive, alors que celle-ci pourra encore évoluer. Il y aurait un grand intérêt à réfléchir à de nouvelles formules où les médiateurs feraient régulièrement du travail de laboratoire, leur permettant ainsi d’être réellement l’interface entre le monde de la recherche et la société. Propos recueillis par Emilie Né

P.-S.

Emilie Né


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