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mercredi 17 novembre 2010, par Stéphanie Robert

Botanique, zoologie, paléontologie, ethnologie… le photographe et plasticien catalan s’approprie et détourne les codes scientifiques pour mettre en scène ses chimères surréalistes. Ce faisant, il questionne la notion de vérité et la manipulation de l’information, avec un savant mélange d’humour, d’imaginaire et de rigueur, quasi scientifique.

A la Réserve Géologique de Haute-Provence à Digne, on peut voir, incrustés dans la paroi rocheuse, les 3 fossiles d’hydropithèques découverts en 1947 par le père Jean Fontana. Des fossiles de sirènes, vieux de 18 millions d’années ! Ces êtres que l’on croyait légendaires représentent le chaînon manquant entre l’homme et les mammifères marins. On voit leur silhouette anthropomorphe, leur colonne vertébrale se terminant par une queue de poisson. Cette fabuleuse découverte n’a été révélée qu’en 2000, par un certain Joan Fontcuberta, prétendu journaliste scientifique au National Geologic… Vrais faux fossiles, images d’archives, pseudo article scientifique, mise en scène aux côtés de vrais fossiles dans une institution scientifique, narration de la découverte rappelant celle de Lascaux : tous les ingrédients sont là pour nous faire douter. De fausses informations, mises en scène comme des vraies. Cette facétie n’est pas sans rappeler l’affaire de l’Archaeoraptor, en 99, ce fossile de dinosaure à plumes, contrefait par des paysans chinois à partir de deux fossiles différents, et qui avait fait la une du National Geographic.


Salle de l'Hydropithèque - Joan Fontcuberta

L’œuvre de Fontcuberta, depuis 30 ans, questionne la vérité, via la supposée objectivité de la photographie, mais aussi à travers le détournement des codes, institutions et mécanismes d’élaboration de l’information, notamment scientifique. Issu d’une famille de publicitaires, il a étudié les sciences de l’information à l’Université de Barcelone, puis enseigné dans des écoles d’art et de communication avant de se consacrer à l’art. Le fait qu’il ait grandi dans l’Espagne totalitaire de Franco explique peut être son intérêt obsessionnel pour la falsification de l’information. Jardins botaniques, musées d’histoire naturelle et de sciences sont les lieux ou il aime à mettre en scène les créations extravagantes, plantes ou animaux issus de son imagination. Pour Jacques Terrasa, auteur d’un livre consacré à l’artiste [1] Fonctcuberta ne manipule pas seulement le support photographique, mais aussi le « discours scientifique et l’espace reconstruit du muséum d’histoire naturelle, qui enrobent la création artistique pour l’investir de la crédibilité spontanément attribuée aux productions technologiques et scientifiques ».

Herbarium est la première série dans laquelle il explore cette dimension, en 1984. Elle se présente comme un ensemble de 28 photographies, en noir et blanc, de plantes imaginaires créées à partir de l’assemblage de détritus industriels, de débris végétaux et animaux, glanés dans la zone portuaire de Barcelone. Il donne un nom aux allures scientifiques à chacune de ses créations botaniques, en parodiant le système de nomenclature binomial inventé par Linné au XVIIIe siècle pour identifier et classer les êtres vivants. Par exemple, Guillumeta Polymorpha est formée d’un fragment de plastique brûlé et de pétales en papier hygiénique, Guillemet étant le patronyme de l’amie biologiste qui l’a initié à cette classification. « Le concept de départ est systématiquement décliné selon un protocole expérimental aussi rigoureux qu’ironique » remarque Jacques Terrasa.

Cela vaut pour Herbarium, mais aussi pour Fauna, bestiaire fantastique exposé à travers le monde entier, à partir de 1987, dans les musées d’art comme dans les musées de sciences. Avec son comparse Pere Formiguerra, il invente le mythe d’un zoologue allemand, le professeur Ameisenhaufen, « un faux savant que l’on a supposé être darwinien ». « Ce scientifique considère que toute théorie possède ses exceptions. Il consacra sa vie à rechercher ces exceptions à la théorie de Darwin, et ce sont ces animaux que nous imaginons, dessinons et empaillons ». L’installation est un ensemble de photographies vieillies, de descriptions biologiques, de spécimens empaillés avec l’aide d’un taxidermiste barcelonais et identifiés par un nom pseudo-scientifique. Par exemple, Centaurus Neandertalensis est l’assemblage d’un buste de singe sur un corps de petit bovidé, Cercopithecus Icarocornu désigne un singe licorne aux ailes de rapace. Tous les codes de la muséographie zoologique ont été repris. A l’issue de l’exposition, de nombreux visiteurs ont ainsi été convaincus d’avoir vu de vrais monstres : serpents à pattes, oiseaux à carapaces, bipèdes à fourrure et tête de tortue...

L’humour est présent dans l’ensemble de son œuvre. Pour Fontcuberta, « l’amusant n’est pas le contraire du sérieux, mais de l’ennuyeux. L’humour peut être très sérieux ». De plus, l’artiste le définit comme « une arme efficace contre la foi aveugle et l’imposture. »

Stéphanie Robert

Des œuvres de Fontcuberta sont actuellement visibles dans le cadre de l’exposition « Pour une république des rêves », au CRAC Alsace, du 15 juin 2011 au 11 septembre 2011, à Altkirsch (68). www.cracalsace.com/pourunerepublique.htm

En savoir plus : Joan Fontcuberta, Photo Poche, Actes Sud, 2009 Joan Fontcuberta / Perfida Imago, de Jacques Terrasa, éditions Le temps qu’il fait, 2006 www.fontcuberta.com

[1] Joan Fontcuberta / Perfida Imago, de Jacques Terrasa, éditions Le temps qu’il fait, 2006


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