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Le Grand Public  > numéro 6- mai 2011- les séries (1b)  > Séries télés : un support efficace de la médiation scientifique ?

mercredi 17 novembre 2010, par Thomas François

En une dizaine d’années, les séries télévisées à thème médical ont pris une place importante dans la programmation des grandes chaines. Depuis la diffusion des premiers épisodes d’Urgence (E.R : Emergency Room) en 1996 sur France 2, l’engouement pour ce type de programmes ne s’est jamais démenti. Face à ce véritable phénomène de société, les chercheurs en sociologie et en sciences cognitives ont cherché à comprendre l’impact de ces séries sur la vision de la science par le public. Même si ce n’est pas le but des producteurs, qui cherchent avant tout à capter le public le plus large possible, ces émissions parviennent-elles à transmettre un certain nombre de connaissances ?

Dans sa publication Écriture télévisuelle et médiation cognitive, Carmen Compte souligne la puissance de la télévision comme vecteur d’informations et de connaissances. Elle fait cependant la distinction entre les savoirs formels et informels : « formaliser un savoir exige d’en avoir pris conscience », mais « les psychologues ont montré que l’individu pouvait traiter certaines informations sans en avoir conscience ». La télévision est capable de transmettre des connaissances formelles dans le cadre bien précis de programmes « éducatifs » (tels que C’est pas sorcier), mais ces émissions ne touchent qu’un public relativement restreint (et généralement déjà sensibilisé à la science), et l’on peut discuter de la qualité de l’acquisition des connaissances. C’est par la transmission de savoirs informels que la télévision se révèle être un outil extrêmement efficace. Ce média est capable de faire acquérir au public, à son insu, des savoirs dont il n’aura pas forcément conscience, mais qui modifient profondément ses représentations initiales.

La grande force de l’écriture télévisuelle, notamment dans les séries à thème scientifique, est qu’elle ne s’adresse pas uniquement à l’intellect du spectateur. Elle l’implique émotionnellement dans un contexte, dans une intrigue. Elle multiplie les approches du sujet : le médecin pratique un geste technique qui apparait à l’image et dans le même temps, son collègue l’explique à la famille du malade. L’information est donc diffusée sur trois canaux simultanés : par l’image, par le son, par l’émotion. Quel que soit le niveau de connaissances du spectateur, la série lui assure un niveau minimal de compréhension en l’impliquant dans l’action.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, c’est par une extrême rigueur dans l’écriture qu’une émission peut obtenir l’implication du spectateur. Ce n’est pas en se contentant de simplifier, de « traduire » l’information scientifique que l’on gagne l’attention du public. Sabine Chalvon-Demersay a réalisé une analyse très approfondie de la série Urgences et relève les éléments utilisés par les scénaristes pour accrocher les téléspectateurs. Tout d’abord, la recherche de la vraisemblance est un élément très important dans la construction d’une série. Même si les actions exposées ne sont pas absolument réalistes, ou qu’elles ne correspondent pas tout à fait aux actes de vrais praticiens, il est primordial que le public puisse y croire. La qualité des décors, le jeu des acteurs, les cadrages (dans Urgences, le matériel de tournage utilisé est le même que pour les documentaires), etc. tout cela participe au réalisme, et donc à l’implication du spectateur. L’action se déroule généralement dans un lieu unique (l’hôpital, la plupart du temps). Cette unité de lieu renforce l’attention que le public attache aux personnages et à l’intrigue. Bien qu’ils n’apparaissent pas directement, les temps d’attente entre examens et obtention des résultats sont souvent suggérés par des ellipses ou d’autres astuces cinématographiques. S’ils ne sont pas parfaitement réalistes, ils apportent un éclairage intéressant sur la démarche scientifique des personnages ; la structure narrative suit un ordre logique, que souligne Matteo Merzagora : « des hypothèses, une enquête qui engendre une tension grandissante, les doutes et les échecs, des obstacles créent un climat instable qui aboutit à une apothéose ». Le médecin (ou l’équipe médicale dans son ensemble) occupe la place de héros. Le scientifique est extrêmement valorisé, et la découverte d’un traitement ou sa réussite constitue généralement l’évènement majeur d’un épisode : « le moment de la découverte, qui se soldera par des bouleversements heureux ou malheureux, mais [qui] constitue toujours un tournant dans le scénario ».

La série télévisée à thème médicale constitue donc un bon support à la médiation scientifique, dans le sens où elle offre une meilleure compréhension des pratiques scientifiques. Si elle n’apporte pas de connaissances formelles détectables, son public est clairement sensibilisé à la question scientifique, et semble en adopter une approche positive.

"Popular belief and behavior are influenced more by images than by demonstrable facts" (Haynes, 1994).

Pour aller plus loin sur cette question, on pourra s’intéresser à ces trois publications :


NetVibes / Master-cs
Site ULP